Pourquoi on abandonne un trail : ce que dit la science

L’UTMB, la plus grande course de trail au monde, fait le tour du Mont-Blanc sur 170 kilomètres. En 2025, sur cette seule course, un partant sur trois n’a pas franchi la ligne d’arrivée : 829 abandons pour 2 492 coureurs au départ.

Demandez à ceux qui ont rendu leur dossard pourquoi ils se sont arrêtés. La plupart vous parleront de leurs jambes, de leur estomac, d’une barrière horaire qu’ils n’ont pas réussi à tenir. Presque personne ne vous donnera la vraie raison, parce que la plupart ne la connaissent pas.

Ce que la recherche a mesuré est pourtant clair : dans l’immense majorité des cas, ce n’est pas le corps qui abandonne en premier, c’est la tête. Et elle ne lâche pas d’un coup, elle décroche selon une séquence étonnamment prévisible.

Cet article n’est pas un cours de motivation. C’est une enquête sur ce qui se passe vraiment dans le crâne d’un traileur, à la minute où il décide de s’arrêter.

Ce qu’on croit : « mon corps n’a pas suivi »

L’abandon a une explication officielle, et elle est toujours physique : un genou qui coince, un estomac qui se retourne, le froid de la nuit, une barrière horaire ratée de trois minutes.

Ces causes existent, et il ne faut pas les nier. Les troubles digestifs, à eux seuls, sont la première cause médicale d’abandon en ultra. Une vraie blessure vous arrête, un point c’est tout.

Pourtant, quand les traileurs racontent leur abandon, une même phrase revient sans cesse, presque à l’identique : le corps pouvait encore avancer, mais la tête, elle, avait déjà renoncé. « La tête a capitulé bien avant les jambes », résume l’un d’eux.

Vous voyez ce qu’ils font ? Ils séparent la tête et les jambes. Et la chronologie est toujours la même : la tête rend les armes en premier, le corps ne fait qu’exécuter une décision prise ailleurs. Le « je n’en peux plus » est le plus souvent un « je n’en veux plus » qui n’ose pas dire son nom.

Ce que la science a mesuré

En 2018, une équipe de chercheurs français a fait quelque chose de rare : au lieu d’interroger les coureurs après leur abandon, quand la mémoire arrange déjà l’histoire, ils les ont testés avant le départ.

L’étude, publiée dans la revue scientifique PLOS One, a suivi 221 partants d’un ultra de 140 kilomètres et 10 000 mètres de dénivelé. Chacun a rempli une série de questionnaires psychologiques avant de s’élancer. Ensuite, les chercheurs ont simplement regardé qui finissait et qui renonçait.

Le résultat est sans appel. Deux traits mentaux, mesurés à l’avance, prédisaient l’abandon.

Le premier, c’est la tendance à fuir l’inconfort au lieu de l’affronter, ce que les chercheurs appellent le coping d’évitement. Chez les coureurs qui en étaient dotés, le risque d’abandon était plus de deux fois supérieur. C’est le facteur le plus lourd de toute l’étude.

Le second joue dans l’autre sens : la conviction intime d’être capable de finir. Plus elle était forte au départ, plus elle protégeait de l’abandon, dans les mêmes proportions.

Traduisons. Deux coureurs peuvent avoir les mêmes jambes, le même plan d’entraînement, le même temps de passage à la mi-course. Celui qui, dans sa tête, cherche déjà la porte de sortie au premier coup dur a deux fois plus de risques de s’arrêter. Et cela se jouait avant même qu’il ait lacé ses chaussures.

Le mental n’est donc pas un supplément d’âme qu’on invoque quand tout va mal. C’est un paramètre concret, présent dès la ligne de départ, qui pèse sur l’issue de la course.

L’abandon n’est pas un instant, c’est une descente

L’autre idée reçue, c’est que l’abandon serait une rupture soudaine, un moment où quelque chose « casse ». Là encore, l’observation dit le contraire.

Des chercheurs se sont penchés sur le cheminement mental qui mène au dossard rendu, en reconstituant les abandons pas à pas. Ils décrivent une pente en plusieurs paliers : un premier doute que l’on balaie, puis une gêne qui s’installe, puis une négociation intérieure (« si ça ne va pas mieux au prochain ravitaillement, j’arrête »), puis le basculement, ce moment où la sortie devient plus désirable que la suite, et enfin la décision, qui n’est plus qu’une formalité.

Autrement dit, quand un coureur pose les mains sur son dossard pour l’enlever, la vraie décision a souvent été prise des kilomètres plus tôt. L’abandon physique ne fait que ratifier un abandon mental déjà consommé.

C’est ce qui explique cette phrase, entendue chez tant de coureurs une fois la course terminée : « J’aurais pu continuer. J’aurais dû continuer. » Ce regret n’existe que parce qu’une partie du coureur savait, à l’instant même, que le corps avait encore quelque chose à donner.

Alors, le corps ne compte pas ?

Bien sûr que si. Une entorse, une hypothermie, un vrai blocage digestif ne se règlent pas à la volonté, et vouloir passer en force sur une blessure est une faute. Cet article ne prétend pas que tout se joue dans la tête.

Il dit une chose plus précise. Entre le moment où le corps commence à souffrir et le moment où il ne peut vraiment plus avancer, il existe un espace immense. C’est dans cet espace que la tête décide. Et les coureurs qui finissent ne le traversent pas comme les autres : ils y basculent dans un état de préservation (je gère, je ralentis, je m’adapte) là où ceux qui renoncent glissent vers un état de défaite (c’est fichu, je n’y arriverai pas).

La bonne nouvelle tient en une phrase. Puisque la confiance en soi et la façon de gérer l’inconfort se mesurent, elles se travaillent aussi. Ce ne sont pas des dons réservés à quelques-uns, ce sont des compétences.

Comprendre pourquoi la tête lâche est la première d’entre elles. La suivante, repérer les signes de la descente avant qu’elle ne devienne irréversible, est ce qui sépare sur le terrain ceux qui franchissent la ligne de ceux qui rentrent avec un « j’aurais dû ».

Cet article ouvre notre guide de la préparation mentale du traileur. Pour passer à l’action, voyez le protocole des 3 ravitos et comment sortir du cercle des abandons.

Questions fréquentes

L’abandon en trail est-il toujours mental ?

Non. Une entorse, une hypothermie ou un vrai problème digestif vous arrêtent pour de bon, et c’est très bien ainsi. Mais entre le moment où le corps souffre et celui où il ne peut vraiment plus avancer, il existe un large espace, et c’est là que la tête tranche. C’est cet espace qui se travaille.

Comment savoir si je dois vraiment m’arrêter, ou si c’est « dans ma tête » ?

C’est la question la plus difficile de la course, et rares sont ceux qui savent y répondre à froid, épuisés, en pleine nuit. Distinguer une vraie alerte d’une envie d’arrêter passagère n’a rien d’évident : cela se prépare avec une méthode de décision, pensée à l’avance pour ne pas trancher sur une émotion.

Peut-on entraîner son mental à ne pas abandonner ?

Oui. L’étude citée plus haut le montre : la confiance en sa capacité à finir et la façon de gérer l’inconfort sont des facteurs mesurables, donc entraînables. Ce ne sont pas des traits de caractère figés.

Marcher, est-ce déjà abandonner ?

Non. Marcher dans une côte raide est une stratégie d’économie utilisée par la quasi-totalité des ultra-traileurs, y compris les meilleurs. Confondre marcher et renoncer est précisément l’une des croyances qui poussent à renoncer.

Les meilleurs coureurs abandonnent-ils aussi ?

Oui. Le tiers d’abandons de l’UTMB touche aussi les élites. L’abandon n’est pas un défaut de coureur du dimanche, c’est une donnée structurelle de l’ultra.